Juges et Partis

Les aventures judiciaires de Marine Le Pen pourraient n’être qu’une simple affaire de malversation impliquant des élus comme la France en a déjà connue dans le passé et en rester à une simple péripétie de la vie politique et judiciaire nationale.

Au cours des trois décennies passées, la liste est longue d’élus de tous niveaux, local ou national, qui ont été mis en cause par la justice pour des délits divers en relation avec leurs fonctions. Nombre d’entre eux ont été reconnus coupables et condamnés à des peines variables, très souvent assorties d’inéligibilité. La justice a frappé aussi bien à gauche, qu’au centre et à droite du spectre politique et parmi les condamnés ne figure pas que du menu fretin, mais nombre de ministres, d’anciens premiers ministres, et même deux anciens présidents de la République.

En quoi donc la condamnation de Marine Le Pen à quatre ans de prison, dont trois avec sursis et cinq ans d’inéligibilité se distingue-t-elle  du lot ?

Tout d’abord par les faits reprochés. Ils ont été abondamment documentés et il n’y a pas lieu d’y revenir. Il s’agit clairement d’une affaire d’emplois fictifs, mais d’une ampleur et d’une durée exceptionnelles. En faisant travailler quasiment exclusivement pour le parti des assistants parlementaires (ou présentés comme tels) de députés européens du Rassemblement national, payés donc par le Parlement européen, la direction a sciemment financé le parti directement avec l’argent du contribuable, grâce à un système bien rodé pendant une douzaine d’années et dans lequel Marine Le Pen apparaît comme une donneuse d’ordre principale aux côtés de quelques comparses également condamnés. Le préjudice subi par le Parlement européen est conséquent puisqu’il s’élève à plusieurs millions d’euros. On est loin des bricolages un peu minables dont ont pu, dans le passé, se rendre coupables certains élus à titre individuel.

Mais au-delà des faits, cette décision  judiciaire apporte quelques enseignements et quelques clarifications. Les réactions à l’issue de ce procès appellent notamment un certain nombre d’observations.

La première est l’étrange stupéfaction de la présidente du groupe Rassemblement national à l’Assemblée nationale à l’annoncée du verdict. Pour qui a quelque peu suivi le déroulé du procès, les charges étaient accablantes, la défense inconsistante et une condamnation semblait  assez logique. La question de l’exécution provisoire demandée par la procureure qui peut apparaître aux yeux de certains comme d’une excessive sévérité est très probablement la conséquence du déni obstiné dans lequel les accusés ont persisté tout au long du procès en dépit des preuves accumulées confortant les accusations de détournement de fonds publics de manière organisée, dans le but avoué de financer le parti RN.

La deuxième concerne les réactions à ce verdict.

De la part de la condamnée principale et de la direction du RN : on peut dire que d’une certaine manière, les masques tombent. Le long chemin de la dédiabolisation  emprunté par Marine Le Pen pour donner une figure respectable au parti de son père et à opérer, au moins en apparence, une « normalisation » démocratique, aboutit à une impasse. En quelques heures, on en est revenu aux fondamentaux du Front national et des mouvements populistes en général.

Attaque contre les juges et la justice : Marine le Pen, Jordan Bardella, Jean-Philippe Tanguy, en particulier propagent désormais le récit selon lequel les juges qui les condamnent sont mus par des motivations politiques, on parle désormais de « tyrannie des juges » (Le Pen), on dénonce un « quarteron de juges et de procureurs tyrans » (Jean-Philippe Tanguy), de « criminalisation des droits de la défense » (Le Pen), et même de « procès engagé par des adversaires politiques » (Le Pen). La violence des attaques et les menaces proférées sur les réseaux sociaux ont d’ailleurs conduit à placer la présidente du tribunal sous protection policière, ce qui, d’ordinaire, est plutôt le lot des magistrats instruisant des affaires mafieuses ou de narcotrafiquants.

Dénonciation aux accents complotistes d’un « système » qui œuvrerait par tous les moyens, y compris en instrumentalisant la justice, à empêcher le Rassemblement national à accéder au pouvoir. Marine Le Pen  le martèle : il s’agit d’un « jugement politique pour m’empêcher de participer à la présidentielle », « le système a sorti la bombe nucléaire contre nous » et sa nièce, dans un élan de solidarité familiale, dénonce une « attitude scandaleuse de juges de gauche ». Et, se projetant dans une éventuelle confirmation de son inéligibilité en 2027, Marine Le Pen conclut que, dans ces conditions, si elle ne peut participer, « ce sera une élection volée ».

L’emploi de ces termes et de ces arguments est lourd de signification. La résurgence du terme « système », popularisé en son temps par Le Pen père, mais plutôt délaissé ces dernières années, est, à cet égard, emblématique de ce retour aux sources qui va peut-être marquer l’évolution du parti dans les prochain mois. Il y a, à l’extrême droite, une vieille délectation dans une posture paranoïaque qui voit des complots partout se dresser sur sa route. Le « système », c’est l’État profond  mythique, les juges prétendument tous de gauche, les journalistes partiaux, en bref les « élites », forcément opposées au « peuple » dont le jugement est revendiqué comme seul recours légitime face à ce monde hostile.

Ce florilège, non exhaustif, fait évidemment immanquablement écho aux argumentaires développées de par le monde par les représentants des régimes autoritaires et également, bien sûr, aux États-Unis où Donald Trump les assène sans modération depuis bientôt dix ans. La posture victimaire de Rassemblement national et de Mme Le Pen en particulier frise en outre l’indécence lorsque cette dernière, dans un amalgame surprenant, assimile ses déboires au calvaire d’un Navalny ou d’autres opposants embastillés dans divers pays dont les dirigeants lui sont idéologiquement proches. À cet égard les soutiens qu’elle a immédiatement reçus de la part de ces mêmes dirigeants parlent d’eux-mêmes : dans les heures qui ont suivi l’annonce du verdict il ne manquait pas grand monde du gratin de « l’internationale réactionnaire » qu’évoquait récemment le président Macron pour manifester son soutien à la condamnée.

Au-delà de la question de savoir si Marine Le Pen pourra être candidate ou non à la prochaine élection présidentielle lorsque les recours en justice auront été épuisés, il est probable que la décision du tribunal d’instance de Paris du 31 mars aura des conséquences sur la recomposition du paysage politique, particulièrement à droite. Désormais, la question de l’avenir du Rassemblement national sans Marine Le Pen n’est plus un tabou. Certes personne encore n’osera l’évoquer à voix haute, mais il est clair que tout le monde y pense, et pas seulement au sein du parti, mais également dans les franges de la droite « républicaine » qui se verrait bien récupérer une partie de l’électorat modéré RN dans le cas où le parti retomberait dans les errements du Front national.

 

 

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